Brina Svit

Brina Svit

Brina Svit, Coco Dias ou La Porte Dorée (Éditions Gallimard).

Brina Svit est romancière et danseuse de tango. Pour apprendre à danser elle a conclu un marché avec un prof / danseur de tango à Paris, Orlando Dias, dit aussi Coco Dias. Il lui apprend à danser si en contrepartie elle écrit un livre sur sa vie. Ce qui est fait: Coco Dias ou La Porte Dorée vient de paraître aux éditions Gallimard. Sauf bien entendu que la fiction n'est pas la réalité, qu'un roman n'est pas une biographie, et que la vie de Coco Dias sous la plume de Brina Svit, c'est de la littérature. Le titre du livre indique d'emblée au lecteur de quoi il retourne avec sa conjonction de coordination pour un autre titre, La Porte Dorée (avec majuscules), histoire de ne pas laisser les amateurs se fourvoyer à la recherche d'évènements, dates et noms précis sur l'histoire du tango à Paris. Coco Dias n'a semble-t-il pas vraiment compris les termes du marché. "Il ne sait pas ce que c'est qu'un roman", s'étonne la narratrice Valérie Nolo, il croit qu'il s'agit du récit de sa vie et l'interroge sur les photos à mettre dans le livre. Mais le livre ne contient pas de photos, simplement le texte d'une fiction, d'une légende incertaine comme celle que compose et propage oralement depuis longtemps le vieux milonguero égotiste.

De plus Brina Svit ne dit pas tout, car "le secret d'ennuyer, c'est de vouloir tout dire." Tout au plus trouvera-t-on au fil des pages quelques éléments biographiques fournis par l'intéressé et scrupuleusement notés dans un cahier par la narratrice : la naissance d'Orlando Dias dans une province argentine, sa jeunesse dans un barrio miséreux de Buenos Aires, l'apprentissage du tango avec un voyou dénommé 840 (on saura à la fin du livre ce que signifie ce nom de code), l'arrivée par bateau à Nice le 21 mars 1977 sans un sou en poche, la fréquentation de la communauté latino exilée à Paris dont notamment celle des artistes et amateurs de danse folklorique argentine, etc... Le portrait s'attache aussi à décrire, avec une certaine indulgence et pas mal d'amusement, ses manières de vieux beau toujours tiré à quatre épingles et se colorant les cheveux ainsi que ses mises en scènes de séducteur dignes d'un rastaquouère des années '20.

Mais ce "personnage vrai" de danseur de tango est peut-être et avant tout pour Brina Svit l'occasion de parler d'autre chose en arrière-plan. Par exemple de la Porte dorée, un lieu situé en bordure de Paris, à l'orée du Bois de Vincennes, avec sa statue dorée, son palais colonial et ses grands palmiers qui évoquent Buenos Aires. C'est ici, dans le petit studio HLM de Coco Dias, que sa narratrice Valérie Nolo se rend régulièrement pour suivre les cours particuliers dispensés par celui-ci. Outre la technique de danse — ochos, giros et autres voléos — elle y apprendra l'une des choses les plus fondamentales du tango dansé, l'abrazo, c'est-à-dire l'enlacement d'un homme et d'une femme, lorsque les corps et les âmes s'accordent pleinement et se meuvent ensemble au rythme de la musique, provoquant une émotion que seuls les danseurs et danseuses de tango connaissent. "Comment peut-on vivre sans avoir envie d'enlacer et d'être enlacé ? comment peut-on faire sans ce dialogue muet entre un homme et une femme où personne n'a le dessus, où pendant trois minutes tout est possible ?" Un jour, en dansant sur une sonate de Bach, elle y aura la révélation de ce qu'est "l'éternité dans le présent". On l'aura compris, la porte dorée (avec ou sans majuscules), au-delà de ce quartier "décentré", au delà de la porte de Paris ouverte il y a une trentaine d'années par un Coco Dias quittant son sous-prolétariat argentin, c'est avant tout celle qu'ouvre le tango, et la littérature, sur la vie intérieure. "Majuscule ou minuscule, c'est pareil, le tango est une porte, une porte en or, si on sait l'ouvrir", dit-elle.

Le roman de Brina Svit est composé comme un tableau. "Disons que c'est comme un tableau, un portrait de groupe, avec, au centre, un danseur de tango", dit Valérie Nolo / Brina Svit. En arrière-plan, derrière le portrait du personnage central, plusieurs personnages évoluent autour de la narratrice: une amie, son éditeur, qui porte le même prénom que son chat, Robert, son ex-mari, son fils, des amants de passage, des chauffeurs de taxi psychanalystes, projetant tous des reflets miroitants. Les scènes se succèdent comme des "tendas" (dans les bals, suites de quatre ou cinq tangos d'affilée) entrecoupées de notes impressionnistes et d'observations réalistes sur la danse ou la communauté des danseurs de tango — le désespoir des femmes ayant passé le cap de la ménopause et attendant vainement que les hommes les invitent à danser, le jeu des regards dans les milongas de Buenos Aires, la nostalgie des vieux milongueros portègnes — et de descriptions où les habitués ne manqueront pas de se reconnaître, comme dans cette galerie de personnages croisés au Latina (la meilleure milonga de Paris, selon elle): "La petite brune souriante et mal fagotée, fonctionnaire du Ministère de l'agriculture, le brillant analyste financier, l'affable informaticien algérien, l'ex-femme divorcée du médecin célèbre, le coiffeur argentin, le médecin japonais, le peintre farfelu avec ses chemises à fleurs et son tango tout aussi farfelu, le postier noir de la Martinique, quelques jeunes qui dansent entre eux,..." ou encore cette partenaire de Coco Dias: "Petite, menue, jolie (elle a un cou long comme une fleur), agile, gracieuse, puis souriante et radieuse."

Brina Svit, Entretien avec Alexandre de Nunez (2007)

Coco Dias ou La Porte Dorée se lit comme on regarde une mise en abyme dans un tableau de Velazquez ou comme on écoute un tango, existentiel, passionné, nostalgique et un tantinet sentimental. Porté par un style fluide et "naturel", plein de douceur et de tendresse aimante qui n'exclut ni la lucidité ni l'ironie sur son danseur de tango, il dévoile le brio exceptionnel de Brina Svit dans l'art délicat de la biographie romancée.

Noël Blandin, le lundi 27 août 2007