Gotan Project

Gotan Project

Si on imaginait une frontière entre univers musicaux, on aurait volontiers cité celle entre le tango et l'electro. Raté ! Gotan Project l'a fusionné il y a quelques mois, et son dernier CD, La Revancha del tango, rythme autant les milongas traditionnelles que les dancefloors pour ados. La composition mélodique et acoustique avec violon, piano, contrebasse et bandonéon est bien là, comme dans le plus traditionnel des orchestres tipica, mais les grooves, les aboiements, les samples de discours, les vibrations et rythmiques électroniques aussi, le tout suffisamment bien mixé et arrangé pour satisfaire à la fois l'oreille de nos vieux distingués milongueros et celle de leurs petits fils déjantés. Ce trafic sonore tout ensemble organique et électronique de Gotan Project réussit même la prouesse de faire danser tout le monde. Les tangueros y trouvent l'esprit sensuel et existentiel du tango, sans le folklore sentimental traditionnel, et les ados y trouvent la vrai vibe hachée contemporaine avec sa structure obsessionnelle, sans la froideur et le narcissisme habituel de la musique électro, tout étonnés de constater que le son tango peut donner autre chose que Tino Rossi et qu'il peut même donner la chair de poule.

Gotan Project, c'est un Français (Philippe Cohen-Solal) et un Suisse (Christophe Müller) très connus de la scène électro, plus un guitariste argentin exilé (Eduardo Makaroff), tous trois réunis depuis 1999 et accompagnés maintenant d'une chanteuse (Cristina Vilallonga-Serra), d'une violoniste (Line Kruse), d'un pianiste (Gustavo Beytelmann) et d'un bandonéoniste (Nini Flores). Un ensemble très sobre avec des costumes cravate noirs, mais très expérimenté. D'ou viennent-ils ? ce sont les héritiers du Gotan (Tango en verlan), un club mythique de Buenos-Aires fréquenté par Astor Piazzolla dans les années '60, c'est-à-dire de tout le nuevo tango international nourri de jazz, de musique classique, de rock et des nombreuses expérimentations musicales des années '60, '70, '80 et '90. Sur l'album, on trouve un morceau adapté de Frank Zappa, un autre de Gato Barbieri pour le film Le dernier tango à Paris, Vuelvo al Sur de Piazzolla, , thème qui accompagne le film Tangos, l'exil de Gardel, et quelques créations qui résonnent fort avec la crise que traverse l'Argentine aujourd'hui comme Queremos paz ("Nous voulons la paix") ou El capistalismo foraneo ("Le Capitalisme étranger"), qui mixe la voix de Ernesto Che Guevara, même si ces deux titres étaient déjà présents depuis 1999 sur un album de Ya Basta !, le label de Philippe Cohen-Solal.

Gotan Project

On le voit, l'objectif de Gotan Project n'est donc pas simplement de mettre le tango à la mode du jour en habillant les sonorités du bandonéon de samples et de boucles électroniques, mais de continuer une démarche engagée par nombre de très grands musiciens fascinés par cette musique plus que centenaire qui ne cesse d'évoluer et de se renouveller tout en gardant son âme. Quoi de plus naturel d'ailleurs que de métisser une musique elle même née d'un métissage. Sur scène, Gotan Project c'est aussi un vrai show entre musiciens, videos, instruments et machines. Résultat: 500.000 albums vendus en quelques mois et tournée internationale ininterrompue. Au Portugal, ils sont modestement classés numéro 1 devant Michael Jackson.

Noël Blandin, le vendredi 06 septembre 2002