Jorge Luis Borges

Jorge Luis Borges

Jorge Luis Borges, Evaristo Carriego, Histoire du tango.

Jorge Luis Borges, grand érudit et maître de la littérature argentine, aimait la milonga de son pays mais est toujours resté un peu réservé sur le tango. Parmi ses écrits et les entretiens où il s'est exprimé sur le sujet, il a toujours fait la distinction entre le caractère authentiquement populaire, gai et impétueux de la milonga et le tango plus tardif qui lui paraissait artificiel et sentimental. Hormis quelques exceptions, comme El Choclo et quelques autres vieux tango-milongas, il appréciait peu les textes des tangos chantés qui pour la plupart étaient ré-écrits en lunfardo, l'argot des faubourgs de Buenos-Aires, c'est-à-dire dans un langage trafiqué par des auteurs dépendants du vérisme sentimental de l'époque, alors que l'ancienne milonga présentait elle une forme plus simple et directe qui lui plaisait car écrite selon lui "dans le langage commun des hommes". Les instruments mêmes qui accompagnent le tango, piano et violon, viennent des bordels, autres lieux pour fausses vies perdues, alors que la milonga était chantée et accompagnée d'une bien plus solaire et universelle guitare à six cordes, l'instrument traditionnel des gauchos et habitants de la pampa d'origine.

A côté de ses poèmes et nouvelles, Borges a d'ailleurs lui-même composé quelques paroles de milongas — notamment le recueil Para seis cuerdas — qui furent reprises dans des films comme le fameux Invasion de Hugo Santiago (également scénarisé par Borges) ou interprétées plus récemment par diverses chanteuses comme, entre autres, Haydée Alba ou Susana Rinaldi, essentiellement sur des musiques de Piazzolla.

Astor Piazzolla, "Balada para mi muerte" & Poème de Jorge Luis Borges, "El Tango"

En réalité, même s'il a vécu son enfance et le mitan de sa vie en pleine époque tango à Buenos-Aires, Borges était trop littéraire et cosmopolite pour s'intéresser aux formes simples et superficielles de cette culture populaire qui disparaissait déjà pour devenir le folklore que l'on connaît. Le tango était pour lui un parmi d'autres thèmes qui participaient d'un univers personnel beaucoup plus large ayant pour centre la ville de Buenos-Aires. A l'instar de Kafka pour Prague, Pessoa pour Lisbonne ou Joyce pour Dublin, Borges est en effet "l'auteur" de Buenos-Aires. Il est le fondateur d'une cité mythique et intemporelle qui s'appelle Buenos-Aires. Des hommes y surgissent de l'éternité d'une bibliothèque inclassable pour y danser le tango et s'y livrer à des duels au couteau, aveugles dans le labyrinthe, ne sachant s'ils vivent, s'ils meurent, s'ils rêvent ou s'ils sont rêvés.

Le principal texte sur le tango de l'auteur de Ferveur de Buenos Aires est un chapitre intitulé Histoire du tango, rajouté lors d'une réédition de Evaristo Carriego. Situant son action à Palermo — le quartier ou il passa son enfance — Borges voulait à l'origine faire de ce livre une biographie du poète Evaristo Carriego, mort tuberculeux en 1912 à l'âge de 29 ans, auteur d'un seul petit recueil de poèmes et quasi oublié aujourd'hui. Borges s'intéressa à cet auteur parce que c'était son voisin et surtout parce qu'il écrivait sur Palermo et la misère de Buenos-Aires. Une autre raison plus intellectuelle fût sans doute aussi de provoquer ses pairs et parents en affirmant ainsi s'extraire de la vogue moderniste du moment — que Borges connaissait bien par ses précédents et nombreux travaux, études et voyages parmi toutes les avant-gardes — avec un ouvrage consacré volontairement à un auteur mineur, dépassé et inconnu. Mais le véritable objet du livre qui se révèle au fil de l'écriture puis des rééditions, est la création en spirale à travers la personne d'Evaristo Carriego d'une figure purement borgésienne, d'une sorte de masque qui lui permet de mêler fiction et réalité historique et de passer au prisme de sa poésie la vie des bas quartiers de Buenos-Aires, celle du monde du tango, des voyous et des rixes, des maisons de passe et des filles tuberculeuses. D'un auteur à l'autre, d'un texte à l'autre, le même, le quartier de Palermo se métamorphose en labyrinthe, le crime du petit caïd en violence de tigre, le gaucho en cavalier fantastique, le poète en miroir d'éternité et la cité de Buenos-Aires en livre infini.

Noël Blandin, le dimanche 10 novembre 2002