Judith Elbaz

Judith Elbaz

Judith Elbaz, Colourful (Éditions P.O.L.)

Judith Elbaz est une drôle de paroissienne. Discrète dans la petite chapelle du tango argentin, on la connaît comme danseuse et prof donnant des cours de tango à Paris avec Christophe Lambert. Mais elle est aussi vidéaste — auteur en 2000 d'un court-métrage remarqué, La distance, essai-vidéo-fiction sur le bal et le tango argentin (avec Bernie Doneux, Christophe Lambert, Claudia Petit) et — se voulant encore plus discrète mais c'est impossible — désormais écrivain d'avant-garde commettant aux éditions P.O.L. un petit (110 pages) mais courageux roman poétique expérimental.

Colourful — c'est le titre — n'a rien à voir avoir avec le tango, sinon sans doute dans l'écriture, par ses improvisations et enchaînements formels libres, un peu à l'image du tango fantasia jazzy ouvert qu'elle danse avec son partenaire, et sans doute aussi par quelques thèmes sous-jacents : la mort, le couple...

"Une autre paire de manches", extrait d'un spectacle tango de Judith Elbaz (2008)

Colourful n'a guère à voir non plus avec la littérature de Flaubert. Imaginez plutôt une madame Bovary narratrice collectionneuse dans le grand bal de la réalité et du temps de la vie, archéologe fouillant, zappant et accumulant du haut de ses 32 ans sa mémoire personnelle, notre mémoire culturelle — et la lecture en devient presque un quizz —, tricotant des phrases et des souvenirs avec Marguerite Duras et Annette Messager, le tout monté en images et mis en scène par Jean-Luc Godard.

Il y a beaucoup d'improvisation dans cette synthèse de réminiscences, de citations et de pensées macromoléculaires qui se pose comme un vrai défi littéraire, beaucoup de courage aussi pour avoir mené les premiers pas de cette ouverture. Reste toutefois à réussir l'enchaînement vers un second livre car la littérature est moins indulgente que le tango argentin, le moindre petit faux pas après cette "salida" originale ne pourra pas être rattrapé dans le mouvement.

Noël Blandin, le samedi 01 mars 2003