Noir, le Code couleur du Tango argentin

Noir, le Code couleur du Tango argentin

Les modes passent, le noir reste. Passé 16 ans et demi, laissez tomber les Nike jaune et le jean rouge pour vous adonner au culte du Noir et au total look tango: chaussures, bas, robes et pantalons noirs car le noir est LA couleur du tango. Rien à voir avec la couleur tango, un rouge orangé vif nommé ainsi lors de la tangomania des années folles.

Les origines de cette tradition vestimentaire sont multiples. C'est une couleur utilisée depuis les temps immémoriaux dans les pays chauds pour protéger du soleil. Elle est très présente depuis près de deux millénaires dans tous les pays occidentaux latins, notamment l'Espagne et l'Italie, dont les immigrants ont largement contribué au peuplement de l'Argentine au moment de la naissance du tango. C'est surtout une couleur fortement symbolique chargée de plusieurs siècles d'histoire christique. Elle aurait été imposée dans les tenues par le clergé de Constantinople au Ve siècle, en signe d'abnégation et d'obéissance à Dieu, et perpétuée ensuite par tous les ordres chrétiens. Le noir est ainsi devenue la non-couleur catholique par excellence, opposée au blanc qui représente le bien, la virginité et la pureté de l'âme. En Occident, le noir est notre couleur du deuil, du mal et des ténèbres. Absorbant toutes les autres, c'est le symbole de la mort, du néant et de l'au-delà chrétien et, du même coup, par antagonisme, celui de la nuit et de la terre profonde où se concentre l'énergie et où se féconde la vie.

Mais au-delà de cette culture catho-latino désormais un peu dépassée (même les enfants portent du noir aujourd'hui), le noir s'est aussi constamment chargé d'autres valeurs symboliques au long des siècles. C'est par exemple la couleur des pirates, des anarchistes, des romantiques désespérés, des punks, des oiseaux de nuit dépressifs et autres desperados déracinés, remis depuis peu à l'ordre du jour par la vogue néo-gothique. Tous porteurs en général d'un état d'esprit pessimiste. Le drapeau noir des pirates et des anarchistes notamment est un signe de révolte extrême, quand on n'a plus rien à perdre. Ce n'est pas le rouge de la Révolution et du Communisme. Depuis le XIXe siècle, c'est aussi la couleur de la dignité et de l'élégance sophistiquée, celle de l'habit de cérémonie ou de soirée mondaine, presque à lui seul un manifeste de la grande classe. C'est aussi dans un autre genre celle du latin lover séducteur (costume noir, chemise blanche ouverte) et de la femme fatale (robe fourreau noir fendue sur la cuisse et le sein). Le noir cache en effet la tentatrice chair rose et blanche mais il la sublime en même temps. Il est à la fois "civilisé", classique, et hyper-provoquant, sexuel et vénèneux. Envoûtant, bouleversant, captivant, il rend tout le monde beau et "maléfiquement" séduisant.

Pourquoi les juifs orthodoxes s'habillent-ils en noir ?

Les psys considèrent qu'il est très difficile de dissocier ses effets psychologiques de sa symbolique (qui relève du culturel) mais ils s'accordent en général pour indiquer que le noir est "paradoxal", associé au mystère, au silence et en même temps à la protection, au réconfort et à la force vitale féminine. Selon eux, porter des vêtements noirs communique une image autoritaire et même contestataire. Toujours dans le registre du symbole, mais aussi des techniques chromatiques, si l'on ajoute du noir à une autre couleur, ses caractéristiques se transforment en leurs contraires: par exemple, le rouge, qui représente l'amour et la passion (et que vous retrouvez donc aussi très présent dans le tango), mêlé au noir, tourne au symbole de l'amour infernal, de l'égoïsme et des passions "inférieures".

Élégant, il amincit les silhouettes, il épure les contours et les formes. Il se porte aussi bien le jour que la nuit, l'été que l'hiver. Par ses propriétés d'absorption, de captation et de réfléchissement du spectre entier des couleurs et de la lumière, il sied à toutes les peaux, bronzées ou diaphanes, et se mêle sans problème à tous les environnements. Bref, le noir est depuis longtemps un classique pour habiller l'humanité, homme et femme, et, vous l'avez deviné, le port du noir est évidemment incontournable pour tout habitué(e) des milongas. Les danseurs et danseuses de tango ont en effet besoin de ce puissant code culturel pour affirmer leurs corps et leurs âmes sur la piste, pour théâtraliser leur présence et l'objet de leur présence en ces lieux de rencontres, de scènes et d'apparences. C'est aussi la couleur qui s'accorde à la "noirceur" et à la profondeur existentielle des thèmes abordés par le répertoire poétique traditionnel du tango. Sur le plan purement esthétique de la danse, il permet aux silhouettes d'évoluer sur scène telles des esquisses sous le pinceau du chorégraphe-calligraphe.

Ainsi, au même titre que les chaussures, le noir fait partie de la culture consciente et inconsciente du tango argentin et aucun amateur n'échappe à sa petite tyrannie. Adoptez-le, puisqu'on vous êtes obligé mais ne le portez pas comme un uniforme funèbre. Apprivoisez plutôt son jeu de lumières et d'ombre car il offre un large éventail de nuances qui vous permettront de communiquer tout ou partie des aspects de votre beauté et de votre personnalité, selon que vous le porterez mat, brillant, opaque, lustré, transparent; selon aussi les matières qui augmenteront la sensualité, la légèreté, la simplicité ou la profondeur: velours, soie, résille, dentelle, coton, cuir (?). . ., selon aussi les structures du vêtement, en drapés, chamboulés, fendus, moulants, pliés, noués, etc. Selon votre façon de porter le noir, vous apparaîtrez en rouge, bleu, brun ombré, ultra-noir espagnol, transparent ou même blanc. N'oubliez pas non plus la touche définitive, le contraire précisément de l'uniforme, en l'accompagnant de l'accessoire qui tue la mort: parfum, bijou, montre, écharpe, ceinturon, bien sûr maquillage et coiffure. Le noir se conformera à tous vos styles, du plus simple au plus raffiné, du plus neutre au plus extravagant et il ne vous prendra jamais en traître, sauf grave faute de goût avec chaussures rouges ou blanches par exemple, mais en matière de tango-fashion, même le blanc "virginal" et le rouge "passionné" vulgaire peuvent être récupérés et exploités avec intelligence dans un but de spectacle et de séduction.

Depuis plus d'un siècle le noir renouvelle régulièrement les modes de saison. Toute femme qui se respecte a d'ailleurs dans sa garde-robe la fameuse et indestructible petite robe noire, créée par Coco Chanel en 1926, juste à l'époque où le tout Paris s'éclatait sur une nouvelle danse exotique branchée nommée "tango". Son succès fût si foudroyant qu'on l'appella la robe Ford car il s'en vendait autant que de voitures Ford. Indémodable, elle vogue depuis les années 30 de modes en saisons et les tangueras filles ou mères la portaient encore cet été 2002 sur la milonga des quais de Seine au même titre que leurs arrières grands-mères au dancing de la Coupole il y a un demi-siècle, le seul changement notable à quelques détails près portant sur la longueur, passée du mollet à mi-cuisse. Avec le jean, la petite robe noire est un des vêtements le plus côtés de l'histoire de la mode. Audrey Hepburn, Ingrid Bergmann, Jeanne Moreau l'ont portée. Pourquoi donc vous en priver puisque c'est aussi le vêtement parfait pour danser le tango. Simple et passe-partout la journée, accessible à tous les porte-monnaies, il suffit de lui ajouter une paire de chaussures et de bas noirs pour transformer l'étudiante ou la petite employée de bureau en femme fatale du tango le soir.

Sur le plan des sous-vêtements, il est à noter que de blanc ou chair, les dessous féminins sont eux aussi désormais passés largement au noir. Le même noir transparent, pervers et provoquant que celui porté par les quelques milliers de françaises aux moeurs légères qui animaient les bordels et conventillos argentins à l'époque de la naissance du tango (Ceci est bien entendu est une basse comparaison de milonguero macho faite pour provoquer l'ire des féministes qui veulent imposer dans le tango l'atout-charme des vraies tangueras épanouies: le rose bonbon). Aujourd'hui, il est de très bon ton, même hors milonga, d'afficher un érotisme maîtrisé en montrant ses bretelles de soutien-gorge et l'attache de bas noirs sur le haut de la cuisse, vieux "effets de manche", vieux symboles de séduction, de fétichisme et de fantasme, mais impossibles sans le noir et qui resteront à jamais inséparables de l'histoire chromatique du tango argentin.

Noël Blandin, le mardi 12 mars 2002