Orchestres de Tango argentin

Orchestres de Tango argentin

Un bal tango tipica est historiquement un bal avec "orquesta tipica argentino" composé, comme en 1915-1945, d'un ou plusieurs violon, bandoneon, piano et contrebasse jouant le répertoire tango de l'époque. Aujourd'hui, les bals tipica n'existent plus mais l'appellation peut s'étendre aux bals tango en général, même sans orchestre, dans la mesure où sont respectés les rituels et conventions et où existe une programmation musicale traditionnelle comprenant les trois genres reconnus et acceptés par les milongueros (danseurs de bals tango): des tangos argentins, des milongas et des valses argentines.

Re Fa Si, par exemple, de E. Delfino est parmi des milliers d'autres un tango type diffusé en bal. On reconnaît aisément le rythme 2/4 du tango. De même que La Cumparsita (La petite fanfare) de l'uruguayen Gerardo Matos Rodriguez, le plus classique des tangos connus, mis en musique par un des premiers orchestres tipicas, celui de Roberto Firpo, en 1917. Desde el Alma de R. Melo est une valse argentine, de celles qui sont apparues à la période "romantique" des années '30 et qui, mêlées au tango donne ces curieux morceaux à trois temps. La Milonga elle — à l'origine une danse et musique d'essence populaire "criollo" (des provinces sud-américaines) — se caractérise par un rythme rapide, saccadé, et un caractère généralement gai et enjoué. On écoutera par exemple La Milonga de mis amores de P. Laurenz. Bien entendu, chaque morceau a connu de multiples interprétations et a été repris et retravaillé par nombre d'orchestres tout au long du XXe siècle. C'est évidemment le subtil choix et l'enchainement des orchestres autant que des morceaux du répertoire qui permettra au disc-jokey de donner la couleur qu'il souhaite à un bal tango "tipica d'aujourd'hui", en fonction de ses goûts, de l'ambiance et du public présent. Parmi les grands orchestres qui reviennent quasi systématiquement dans tout bal tango, on peut citer ceux de Juan D'Arienzo, Osvaldo Pugliese, Carlos di Sarli, Francisco Canaro, Osvaldo Fresedo, Anibal Troilo, Miguel Calo, Alfredo de Angelis, entre autres, mais de très nombreux autres passent aussi régulièrement. Le DJ jouera habilement des périodes et des sons et naviguera entre Guardia Vieja (période 1900-1920 des premiers orchestres avec Roberto Firpo, Arolas, etc.), évolutionnistes (1920-1940: Osvaldo Fresedo, Anibal Troilo, etc. dans le sillage de Julio de Caro. C'est aussi la période des tangos chantés à la Carlos Gardel) et tous ceux de L'Age d'Or (1940-1955: Carlos di Sarli, Juan d'Arienzo, Osvaldo Pugliese, etc.). Juan D'Arienzo, surnommé dans les années '40 "el reys del compas", est un moteur presque incontournable de tous les bals car son rythme appuyé entraîne la danse. Francisco Canaro, époque Vieja Guardia, sera plutôt destiné aux milongas, Carlos di Sarli sera indiqué pour les danseurs de style salon ou milonguero qui savent communier intensément avec la musique, Pugliese pour un public jeune et averti capable de suivre son génial compas (la cadence, la pulsation de base) puis non-compas des années '40. Ces choix de programmation sont affaire personnelle du disc-jokey et donc de sa culture musicale et de son talent d'animation. Les puristes ne s'autorisent toutefois pas à danser sur du tango nuevo, le tango contemporain qui s'est développé à partir des années '60 dans une recherche hors toute perspective de danse, comme par exemple Fuego lento de Horacio Salgan ou Vuelvo al Sur d'Astor Piazzolla. Il en va de même pour certains derniers titres d'Osvaldo Pugliese qui n'ont pas été composés pour la danse mais il est a noter que les puristes n'ont pas toujours raison. Pugliese, compositeur de la fameuse Yumba, a par exemple enregistré dans les années 70 son propre arrangement de Zum précisément pour démontrer aux traditionalistes la possibilité de danser sur la musique d'Astor Piazzolla. Beaucoup de DJ sortent donc désormais hors du répertoire traditionnel et s'autorisent à passer du Piazzolla ou des groupes de tango nuevo, mais ils choisissent en général de bons orchestres classiques "contemporains-traditionnels" comme par exemple El Arranque, Gotan Project ou Bajofondo, et le font en fonction du public présent à un moment donné car il faut des danseurs très chevronnés et une bonne oreille musicale pour saisir et interpréter un rythme 3x3x2 de Piazzolla ou les lignes mélodiques de sa Milonga del Angel par exemple. Les mauvais DJ mixeurs incultes passent eux aussi dans les bals beaucoup de Piazzolla et de tango nuevo, mais souvent sans distinction ni réserve, par simple provocation, ce qui exaspère l'ensemble des danseurs mêmes non traditionalistes. Parfois, le tango contemporain instrumental, le néo-tango mixé, réarrangé et métissé avec d'autres genres (electro, percussions, etc) comme Gotan Project, Campo, ou Juan Carlos Caceres attirera et intéressera beaucoup plus que les titres traditionnels un public jeune et totalement novice en la matière car les sons et les rythmes sont ceux d'aujourd'hui. Nuevo Tango et Neo Tango peuvent aussi constituer une programmation pour les jeunes milongueros avancés avides du style de danse fantasia, donc de rythmes décalés, rapides et aériens, qui leur permettent d'improviser, d'exercer leur virtuosité et leurs audaces techniques, mais le bal doit alors se tenir dans de grandes salles pour laisser évoluer aisément tous les couples de danseurs.

Juan D'Arienzo et son orchestre

Le tango-chanson de la période gardélienne et post-gardélienne n'est pas refusé par les milongueros contemporains mais il ne doit pas non plus s'éterniser en de trop longues plages ou en morceaux où le chanteur domine par trop l'orchestre avec ses complaintes sentimentales et desespérées infinies. Les connaisseurs sauront toutefois apprécier les quelques vraies bonnes associations tango/chanteur/orchestre ayant fait leurs preuves ou de bonnes petites originalités, tel par exemple ce Caminito chanté par Marcelo Mastroïanni.

A l'inverse du tango nuevo, on pourra aussi écouter parfois dans les bals tipica une ou deux séries de style canyengue, qui est l'un des plus anciens, dérivé de la musique de la "canaille" locale noire et créole, que très peu de danseurs connaissent bien. Zorro gris de R. Tuegols et F. Garcia Gimenez est un de ces tangos canyengues. On les reconnaît à l'emploi d'instruments comme le tuba et la flûte. On trouve aussi parfois certaines milongas réarrangées du candombé uruguayen, et donc inspirées par le rythme originel des tambours d'Afrique, qui est un des ingrédients de base de la musique sud-américaine en général, mais dans ce genre les DJ's passent surtout quelques titres arrangés par le musicien contemporain Juan Carlos Caceres. Pour les superstitieux, certains titres porteraient malheur. C'est en autres le cas de la dernière chanson de Carlos Gardel, composée juste avant sa mort accidentelle, ou Bahia Blanca de Carlos di Sarli, que certains musiciens appellent "El Tuerto".

Le programme musical d'un bal est partagé en Tandas, c'est-à-dire en séries de 4 ou 5 morceaux de même style et de même orchestre (séries de 3 ou 4 titres pour les valses ou les milongas mais plutôt de 5 pour les tangos). Ces tendas sont entrecoupées de Cortinas, c'est-à-dire d'intermèdes de deux ou trois minutes permettant de quitter la piste pour faire une pause ou changer de partenaire. Les cortinas sont facilement reconnaissables car elles ne font pas partie du répertoire tango. Les DJ's passent plutôt à ce moment une chanson de variétés, du jazz, de la musique classique ou de relaxation pour bien marquer la "coupure". Les bals tipicas proposent aussi désormais, généralement vers minuit, une ou deux tandas différentes, folklorique par exemple avec des danses comme la Zamba ou la Chacarera, ou simplement de la Salsa et du Rock. Enfin tout bal tipica se terminera rituellement par la célèbre Cumparsita, jouée deux fois.

Le groupe formé par le musicien exilé argentin Juan Cedron, bien sûr nommé La Tipica, désormais très connu en France, surfe depuis quelques années sur ce concept de bal tango populaire. Composé de quatorze musiciens, il réarrange les grands classiques et offre de nouvelles créations toujours dans l'esprit d'inciter le public à se retrouver et à danser dans de grands bals tango comme en Argentine dans les années '30 et '40. Le projet ne rencontre toutefois pas toute la faveur escomptée des vrais amateurs, tant en matière de musique que de danse, car — même si en principe tout le monde préfère la musique d'un orchestre vivant sur scène à celle de CD enregistrés — en dépit des nombreuses louanges de médias non spécialisés ou d'organisateurs interessés financièrement à l'affaire, l'atmosphère qui se dégage de ces bals n'est pas toujours des plus populaires et festives. On lui reproche en effet parfois son ensemble pléthorique, un manque de créativité et d'originalité, un service minimum (seulement 1 heure sur scène, le reste du bal étant assuré par des CD), des entrées chères, le drainage d'un public qui n'entre en piste que sur les titres de salsa, et de nombreuses autres critiques plus ou moins bien fondées. Nombre de milongueros avertis préfèrent des soirées plus modestes mais qui brassent et réunissent beaucoup de danseurs de tous niveaux et qui, sans orchestre dédié mais avec une programmation assurée par un DJ compétent, offrent à moindre coût une ambiance "tipica" d'aujourd'hui finalement tout aussi authentique.

Noël Blandin, le jeudi 05 septembre 2002