Osvaldo Pugliese

Osvaldo Pugliese

Cent ans après sa naissance, Osvaldo Pugliese, le plus populaire chef d'orchestre argentin des années '40, continue d'enchanter l'univers du tango. Qui est-il vraiment ?

Osvaldo Pugliese est né le 02 décembre 1905 à Buenos Aires. Son père Adolfo Pugliese, modeste ouvrier, est flûtiste amateur dans de petits ochestres de tango. Il lui communique les premiers rudiments d'un apprentissage musical que le futur maestro poursuivra bientôt dans un petit conservatoire de quartier, se consacrant notamment à l'étude du piano.

Osvaldo Pugliese débute véritablement sa carrière professionnelle à l'âge de quinze ans, jouant d'abord dans un café des faubourgs, puis dans des cinémas où il accompagne au piano les films muets de l'époque. En 1924, il intègre le quatuor du bandonéoniste Enrique Pollet et compose un premier tango qui restera comme l'un des plus beaux et les plus innovants du XXe siècle, Recuerdo (Souvenir). Il joue ensuite dans plusieurs orchestres, dont ceux de Pedro Maffia, Roberto Firpo et Francisca "Paquita" Bernardo, la première femme bandonéoniste de l'histoire du tango. En 1929, il fonde son premier orchestre avec le violoniste Elvino Vardaro. Ce premier sexteto est dissout au bout de quelques mois mais il sera rapidement reformé avec plusieurs nouveaux jeunes musiciens de talent comme Anibal Troilo, Alfredo Gobbi fils et Ciriaco Ortiz.

Les années '30 voient Osvaldo Pugliese participer à titre de pianiste dans de nombreuses formations majeures de l'époque telles que, entre autres, celles de Roberto Firpo, Miguel Calo, Alfredo Gobbi, Daniel Alvarez ou encore Pedro Laurenz. Il crée un nouvel ensemble qui connaît un véritable triomphe le 11 août 1939 au café El Nacional. Composé d'excellents musiciens et chanteurs, l'orchestre d'Osvaldo Pugliese est définitivement lancé. Il deviendra le plus populaire des années '40 et fera danser tout Buenos-Aires jusqu'au milieu des années '50, attirant quotidiennement des milliers de danseurs dans les centaines de clubs de la ville ou dans les gigantesques bals des faubourgs ouvriers.

Mais le Pugliese pianiste et chef d'Orchestre tipica est aussi compositeur. En 1946, il enregistre La Yumba, sans doute le plus connu de ses tangos, reconnaissable entre tous avec sa célèbre onomatopée à deux temps — "Yum-Ba", "Yum-Ba" — que le chef scandait pour donner la mesure à ses musiciens. Là aussi, plus de vingt ans après Recuerdo, il s'agit d'un tango majeur particulièrement original et innovant représentatif des thèmes pugliesiens.

Osvaldo Pugliese joue "Recuerdo" au Théâtre Colón le 26 décembre 1985

Les principales compositions des années suivantes, en particulier Negracha et Malandraca, seront basées sur le même modèle. À partir du milieu des années '50, la ferveur populaire pour les bals et les grands orchestres de tango disparaît progressivement. D'autres musiciens tels Astor Piazzolla prennent le relais sur d'autres plans créatifs et c'est le début du Nouveau Tango, peu fait pour la danse. L'orchestre Pugliese commence dès lors à tourner hors d'Argentine, notamment en URSS, en Chine, et plus tard au Japon qui lui fera un triomphe. Des scissions importantes interviennent dans son groupe. 1968 voit le départ des bandonéonistes Victor Lavallen et Osvaldo Ruggiero (à ses côtés depuis 1939), du violoniste Oscar Herrero et du pianiste Julian Plaza. Ces derniers formeront ensemble les célèbres orchestres Sexteto Tango et Sexteto Mayor.

Osvaldo Pugliese est un disciple des grands rénovateurs de l'école de Julio de Caro, Pedro Maffia et Pedro Laurenz. Son oeuvre musicale opère un changement fondamental dans le tango — celui d'après Pugliese n'est plus celui d'avant — mais la tranformation s'est passée en douceur et dans la continuité de la tradition. Le moment Pugliese est une sorte de charnière réunissant sous une nouvelle forme ce qu'il y a de meilleur entre l'ancien tango classique chanté issu de la Guardia vieja et renouvellé par la plupart des grands musiciens de la Guardia Nueva, et le Tango Nuevo moderne purement instrumental qui s'est largement inspiré de ses créations.

La profondeur, la dramatisation et la sensualité des sonorités, la virtuosité des variations, des répétitions, des changements de ton, des cassures de ligne et des syncopes, la force du rythme — contrasté avec la mélodie mais superposé sur un autre plan et fortement accentué pour inciter à la danse —, le "swing" du piano toujours mis en avant, et toute la richesse et l'originalité des multiples et divers arrangements (par exemple cette note finale en sol suivi d'un long do ténu qui conclut chacun de ses tangos) font de la musique pugliesienne un moment d'émotion inoubliable pour tous ceux qui l'écoutent ou qui, plus encore, la dansent.

Si une partie de son oeuvre, notamment celle où interviennent des chanteurs certes de grand talent mais excessivement sentimentalo-larmoyants, passe un peu moins bien aujourd'hui que dans les années '40, il n'en reste pas moins que le son de ses grands titres des derniers enregistrements est encore parfaitement actuel au XXIe siècle. Son oeuvre est plus que jamais présente dans les répertoires des nouveaux groupes, y compris d'avant-garde, et sur les platines des milongas du monde entier. Les inoubliables Yumba, Desde el Alma et autres Recuerdo révèlent l'esprit même du tango, ce tango éternel qui ne serait que Temps pur selon Jorge Luis Borges.

Osvaldo Pugliese n'est pas qu'un musicien génial du tango argentin. Tout au long de sa vie, il a aussi oeuvré à plus de justice sociale, luttant contre le fascisme et s'engageant de façon active auprès du Parti Communiste argentin. Il est le premier à organiser syndicalement sa profession et à tenter de faire valoir les droits des artistes, créant par exemple une caisse de retraite pour les vieux musiciens. Les orchestres qu'il crée et dirige sont eux-mêmes organisés sous forme de coopératives où chaque membre reçoit une rémunération égale. Cet engagement politique lui vaut l'engouement reconnaissant du petit peuple qui se rend à ses bals mais aussi les multiples tracasseries d'un régime péroniste qui le censure, l'arrête et l'emprisonne à plusieurs reprises. Même après la chute de Peron en 1955, le pouvoir continue de le persécuter pour ses opinions farouchement communistes. Pendant les séjours en prison du maître, ses musiciens jouent avec un oeillet rouge posé sur le piano pour signifier qu'on ne l'oublie pas.

Après un tardif hommage officiel qui lui est enfin rendu pour la seule et unique fois au Théâtre Colon de Buenos-Aires en 1985, c'est-à-dire seulement au terme de sa carrière, le grand maestro quitte la scène le 25 juillet 1995, à l'âge de 90 ans.

Noël Blandin, le dimanche 02 novembre 2002