Sandra Luna

Sandra Luna

Sandra Luna, Tango varon

En parallèle à l'histoire musicale du tango instrumental, il existe aussi depuis quasiment la naissance du tango argentin une longue et riche séquence de tango cancion, ce tango chanté cher aux paroliers véristes et à tous les portenos sentimentaux. Cette tradition a vu s'illustrer au côté des hommes plusieurs chanteuses de caractère, de Mercedes Simone hier à Susana Rinaldi aujourd'hui en passant par Nelly Omar ou Tita Merello parmi quelques centaines d'autres.

Mais le meilleur semble être à venir car, surfant au coeur du revival tango, le tango cancion est lui non seulement revenu aussi à la mode mais est également repris de façon magistrale presque exlusivement par de jeunes interprètes féminines. C'est en effet essentiellement une vague de jeunes femmes nées dans les années '70 qui prend aujourd'hui le relais des Carlos Gardel, Edmundo Rivero, Horacio Ferrer et autres Roberto Goyeneche des générations passées. On pourrait citer plusieurs dizaines de ces nouvelles interprètes qui mettent aujourd'hui le tango chanté à la sauce du XXIe siècle et commencent à tourner dans le monde entier en sortant CD sur CD. Certes, elles n'arrivent pas encore à la hauteur d'Adriana Varela qui domine cet univers depuis près d'une vingtaine d'années, mais de ce large vivier féminin sont en train d'éclore quelques originales talentueuses qui ambitionnent de renouveler le genre et qui pourraient bientôt faire fureur dans le monde de la world music.

Sandra Luna est l'une de ces nouvelles chanteuses de tango qui s'imposent par leur talent. Née en 1966 à Buenos Aires, elle grandit dans le quartier des abattoirs, l'un des faubourgs d'où sont sortis les premières expressions du tango originel. Elle commence à se produire dès l'âge de 11 ans dans un bar, puis évolue ensuite chez les grands qui la font travailler et partager la scène : Hector Varela, Roberto Goyeneche, Roberto Grela, Raul Lavie, le Sexteto Mayor,... En 1999, elle est lauréate du Festival Argentin de la Chanson. Depuis Sandra Luna vole de ses propres ailes et partage sagement et très professionnellement son répertoire entre tradition et innovation.

Sur son album Tango varon — sorti en 2003 et sans doute l'une des plus grandes réussites du tango chanté de ces dernières années — elle interprète aussi bien de bons classiques, tels par exemple le Che Bandoneon de Homero Manzi et Anibal Troilo, que des compositions plus contemporaines. On remarque entre autres Carritos Cartoneros (Vidéo ci-dessous), un titre évoquant la vie des nouveaux pauvres de Buenos Aires qui survivent en ramassant et revendant les cartons et les emballages qui traînent dans les rues et les poubelles de la ville. Sandra Luna chante pour ce peuple miséreux qui souffre et pleure.

Sandra Luna, "Carritos Cartoneros" (album "Tango varon")

La voix de Sandra Luna, faite de toute évidence pour le tango, a un timbre qui rappelle celui des chanteuses vedettes de l'âge d'or des années '30 et '40, telle Nelly Omar, qu'elle admire. Une voix capable de pousser la gamme très loin et qui contient à la fois une joie et une douleur féminine passionnée, un peu à la Edith Piaf. Une voix aussi grande que la dette de l'Argentine, parfois triste et poignante, parfois toute en lamentations, parfois sanglotante, mais sans le surjeu de raucité que l'on entend malheureusement trop souvent chez d'autres chanteuses de tango. En parfaite adéquation avec la force et la poésie des textes, Sandra Luna sait émouvoir. Elle sait réveiller les émotions, les sens et les sentiments, toucher l'humanité du public. Elle ne met pas de côté non plus une pointe de déconstruction, de recyclage et d'ironie post-moderne. Le titre de l'album, Tango varon, (de Edgardo Acuna) veut dire "Tango mâle". C'est l'histoire d'une expression fière, virile et machiste qui est celle à nulle autre pareille du tango argentin mythique. Comme la femme avenir de l'homme, Sandra Luna est assurément l'avenir du tango chanté.

Noël Blandin, le mercredi 25 juin 2008