Stéphane Brizé

Stéphane Brizé

Jean-Claude Delsart, huissier de justice, la cinquantaine fatiguée et désabusée, n'est pas très aimé. Mariage raté, père acariâtre, fils distant... Blindé par l'exercice d'une profession ingrate où il ne doit rien laisser transparaître de ses émotions et de ses sentiments même lorsqu'il met les gens à la rue, sans doute a-t-il lui-même quelque difficulté à aimer et à communiquer dans sa vie personnelle. Prématurément usé, Maître Delsart n'a pour ainsi dire plus rien à dire, même au pot d'embauche de son fils, sans compter qu'il est aussi guetté par l'incident cardiaque et que son médecin lui conseille vivement de faire un peu d'exercice. Un cours de danse se tient justement en face des fenêtres de son étude, laissant entrevoir sous un air de tango la possibilité de donner une nouvelle dimension à sa triste vie pour l'instant sans avenir. Il s'y rend et y trouvera l'amour en la personne de Françoise, une charmante trentenaire venue quant à elle prendre des cours pour le bal de son très prochain mariage. Crainte et retenue obligent, Jean-Claude ne s'engagera pas dans une de ces fulgurantes histoires de couple fusionnel propres à l'imagerie tango depuis les films à la Rudolf Valentino. Non, il s'aventurera plutôt dans une simple histoire d'amour, fragile comme celles que l'on vit dans la vraie vie, avec son lot de pudeurs, de peur de l'autre, de malentendus et de contradictions. Le spectateur suivra l'idylle naissante dans la socialité et l'espace-temps particulier d'un cours de tango, sur les airs de Carlos di Sarli ou de Horacio Salgan (réorchestrés par Eduardo Makaroff et Christophe Müller, de Gotan Project) : conseils du prof (le photographe Pedro Lombardi), regard des autres élèves, premiers pas maladroits, trouble sensuel, inter-connexion sentimentale avec sa partenaire, émotions chaotiques,... notre huissier se décoincera finalement petit à petit sous les coups de butoir de cette inédite sensation psycho-affective créée par le tango, amorce d'un nouveau mode de relation amoureuse.

Stéphane Brizé, "Je ne suis pas là pour être aimé" (Bande annonce)

Je ne suis pas là pour être aimé n'est pas un film sur le tango mais sur la difficulté d'aimer et de communiquer. Déroulé par petites touches sensibles, sans mélo, souvent drôle, tout en finesse et en nuances de gris, ce deuxième long-métrage de Stéphane Brizé — il a déjà réalisé en 1999 un Bleu des villes teinté d'une même forme d'émotion et de mélancolie — emploie la métaphore du couple de tango. Pas de n'importe quel tango toutefois, car même s'il consacre bien une scène entière, précisément dans un film dans le film, à la chorégraphie d'un couple de danseurs professionnels virtuoses (Géraldine Rojas et Javier Rodriguez), le réalisateur s'est surtout attaché à montrer, à travers les performances des acteurs Patrick Chesnais et Anne Consigny (coachés par Claudia Rosenblatt), toutes les nuances d'un tango non démonstratif. Il filme un tango tout simple de débutant, quasi slow immobile qui se nourrit non d'une excellence technique mais de l'écoute intérieure sensible entre deux êtres ordinaires qui dansent véritablement ensemble. Peu de films mettant en scène des tangos sont parvenus à montrer avec une telle justesse l'émotion qui peut naître et se dégager de la danse d'un couple amoureux. Ce sont plus les sentiments intérieurs, dans toute leur complexité et leur fragilité, qui sont rendus visibles à l'image, que l'habituelle représention archétypale d'un tango passionnel et fusionnel. C'est un "spectacle" rare qui s'observe parfois dans les bals, rarement au cinéma, et fascine souvent les spectateurs-voyeurs que nous sommes tous beaucoup plus qu'une exhibition scénique. Du même coup, c'est aussi toute la thématique de la froideur et l'inhumanité de notre société déjouées par la simple rencontre entre un homme et une femme qui est abordée à travers l'initiation au tango de Jean-Claude Delsart. C'est la peinture des petites et monstrueuses douleurs familiales, des carences affectives, des peines aigües du coeur, des blocages psychiques, des vicissitudes de la vie quotidienne, et la catharsis de tout cela dans l'abrazo et le sentimiento du tango. Chaque tanguero amateur, débutant ou non, chaque aspirant à l'amour qui hante les milongas — et ils sont de plus en plus nombreux, même lorsqu'ils viennent en couple déjà formé —, y repèrera une part de lui-même et une part de ce qui anime, au-delà des justifications convenues, sa passion pour cette très étonnante danse du couple : le besoin de se libérer des emprises sociales, d'engager son être entier corps et âme dans le bouleversement d'une rencontre avec l'autre, de le toucher dans une relation authentique à la fois étroitement charnelle et intensément vécue de l'intérieur. C'est le besoin de connaître avec un partenaire la sensation de l'instant partagé comparable à un baiser, lorsque le temps s'abolit entre deux êtres tout entier concentrés sur leur co-existence émotionnelle. Plus que tout, ce sont ces moments de relation existentielle que recherchent aussi bien les amoureux que les danseurs de tango car ils guérissent de toutes les solitudes, de tous les manques, de tous les traumatismes et de toutes les souffrances de la condition humaine, y compris celle qu'implique la conscience de notre finitude.

Là où s'arrête le film de Stéphane Brizé — un peu banalement sur l'image d'un tango romantique — reste cependant une autre histoire à écrire. Celle, peut-être moins sentimentale, où notre danseur débutant devenu avancé, une fois intégré la connaissance profonde du mouvement à deux, se poserait la question piège du bac tango : Est-ce que cette sublimation, cet art d'engager son être entier dans une relation aussi profonde avec des partenaires de tango a un sens au delà d'un jeu de séduction ? S'agit-il d'une vérité des sentiments ou toujours et encore d'une représentation qui prend fin lorsque la musique et le petit film à deux s'arrêtent ? Autrement dit, les plus belles histoires d'amour ne durent-elles que le temps d'un tango ?

Noël Blandin, le mardi 11 octobre 2005